actualite 04/06/2021

Rencontre avec Kader BELARBI

Rencontre avec Kader BELARBI, danseur étoile, chorégraphe et directeur du Ballet du Capitole de Toulouse dont la Banque Courtois est mécène.

Quelle importance a le mécénat d’une entreprise pour vous ?

Une aventure artistique est souvent un voyage dont on ne connaît pas la destination à l’avance. L’aventure, c’est être capable de prendre des chemins de traverse sans être toutefois déraisonnable. Heureusement, ces aventures se construisent et se vivent avec ceux qui l’accompagnent : le mécène, l’entreprise. L’engagement se fait dans un dialogue constructif, permettant une collaboration souple, modulable, s’adaptant aux réalités spécifiques des uns et des autres. Le bon partenariat est celui qui instaure un parfait équilibre dans les projets entre un état d’attention de la part de l’artiste et de non-intrusion de la part du partenaire : confiance et respect mutuels permettent cette rencontre et cet équilibre. Quand le doute s’installe ou que les difficultés, inévitables, arrivent, ils permettent de franchir les obstacles et d’aller jusqu’au bout dans des aventures pleinement partagées.

Le mécène ouvre ainsi un champ des possibles pour la création, en investissant dans des productions plus ambitieuses et innovantes, en aidant à la réalisation d’un spectacle, en accompagnant la diffusion d’un projet, en soutenant de jeunes artistes. Il élargit le rayon d’action de l’artiste : dans le cas de la danse, en mettant en valeur celle-ci par des manifestations, en contribuant aux projets d’expositions et d’éditions, en soutenant des programmes pédagogiques, en favorisant l’accès de la danse à tous… Grâce à des perspectives de projets culturels, des liens se tissent et une démarche s’inscrit. Une relation évolutive et durable se construit au fur et à mesure entre l’univers d’un Ballet et le monde de l’entreprise. Simple constat, sans le mécénat, l’art serait plus modeste et résonnerait moins fort.

Le Ballet et une entreprise ne sont donc pas si différents ?

En tant que directeur du Ballet du Capitole, mes missions sont nombreuses : l’établissement d’un répertoire et la défense d’une identité artistique, accompagner les danseurs dans leur évolution, la programmation et la médiation culturelle, développer et transmettre une culture chorégraphique, la fidélisation du public et le rayonnement du Ballet... Ces missions se bâtissent comme un leadership avec les équipes qu’il faut entraîner, inspirer et stimuler. C’est donc un vaste projet, ambitieux qui est le résultat d’une fédération d’énergies. On l’aura compris : comme une entreprise, un ballet est une aventure humaine, et sa richesse est celle des hommes qui la font vivre, avec leurs talents, leurs personnalités et leurs rêves.
Entraîneur de cette excellence artistique du studio à la scène, nous formons tous ensemble une équipe artistique et technique de culture, de compétence et de valeur. Et effectivement, les valeurs que la danse incarne ne me semblent pas très différentes de celles d’une entreprise : l’excellence, l’exigence, la transmission, la solidarité, la fidélité, la spontanéité, le dynamisme, la précision, la virtuosité, la générosité, la création, la recherche, l’innovation, le rayonnement, l’ouverture aux autres, l’accès pour tous...

Parfois la réalité est celle des changements, des évolutions, de l’imprévu et de l’inattendu : les péripéties de l’entreprise comme celles d’un projet artistique supposent de savoir composer avec ces réalités pour continuer les missions de chacun. Par expérience, au-delà des performances, il est souvent question d’une alchimie dans une fusion créative et lumineuse d’une communauté de personnalités qui partagent la valeur inestimable de moments rares et la même passion pour le mouvement de la vie.

Cette saison culturelle a été une année « blanche », comment envisagez-vous l’avenir pour le Ballet du Capitole de Toulouse ?   

 Depuis un an, la culture est à l'arrêt. La durée de la crise sanitaire, la fermeture des lieux culturels et donc l’annulation de représentations auxquelles on ne peut assister « in vivo », mais seulement via un écran, ont conduit des publics à découvrir de nouveaux spectacles depuis leur domicile, éventuellement dans le cercle familial ou amical. Internet est devenu le vecteur incontournable des musées, des salles de cinéma, de concerts et de l'enseignement des disciplines sportives et artistiques. C’est un constat qui peut irriter et n’est pas sans provoquer des défiances voire des résistances, notamment dans le milieu de ce qu’on appelle « le spectacle vivant » qui ne se reconnaît pas dans le monde des écrans, antinomique. Mais il serait absurde d’ignorer l’apport du digital. La mise au point de plateformes, les diffusions en streaming de spectacles déjà enregistrés et rediffusés sont devenues assez vite opérationnelles et parfois à moindre coût. Ce qui paraît vital pour les artistes dans cette nouvelle offre, c’est de poursuivre leurs objectifs de création et d’impulser en permanence de nouvelles productions. D’autant plus que la multiplication des diffusions via le net, les réseaux sociaux et les plateformes développées par des acteurs du monde culturel, représente une opportunité d’élargir les publics, de décloisonner les habitudes, surtout auprès des jeunes générations.

Le contact avec l’art est loin d’être une activité « non-essentielle » et surtout en ces temps de crise, indispensable pour notre bien-être. Cette situation virtuelle ne peut et ne pourra remplacer notre besoin profond d'un accès direct aux spectacles vivants. Mais je pense qu’il ne faut surtout pas opposer d’un côté les écrans et de l’autre, la réalité de la scène. Ils offrent des moyens d’expression différents et sont à équilibrer de manière complémentaire.

C’est pour cela qu’aujourd’hui, nous avons encore plus besoin de favoriser la synergie, les coopérations artistiques entre les cultures. Les expérimentations et le développement de propositions innovantes émergent pour la création et la diffusion de la danse. Il apparaît une sorte de métissage des arts, des technologies et des cultures : ces formes hybrides sont passionnantes et réjouissantes. Néanmoins, il faut raisonnablement porter attention au tout culturel qui floute les frontières, et qui tout en souhaitant vulgariser, parfois dénature, effrite la réalité ou isole certaines expressions d’art comme, pour ne pas le citer, le Ballet.

Assurément, l’avenir obligera de s’adapter à de nouvelles contraintes selon des critères éthiques, écologiques et économiques. Les notions comme la mobilité et la légèreté sont immédiatement prises en compte dans tous les projets mis en place in situ et hors les murs. La prochaine création du ballet Les Saltimbanques en est l’exemple. Une configuration adaptée et adaptable, une scène modulable d’un cercle à une scène en frontalité qui permettra de jouer avec la configuration et la jauge du public, aucun décor figé, uniquement des accessoires souples et légers qui entrent et sortent dans l’espace de jeu, un seul musicien en live, des danseurs polyvalents acrobates, parleurs, chanteurs et musiciens. Tout cela sans renier ni l’exigence ni la qualité de ce que l’on appelle un Ballet, afin de permettre une activité plus adaptée aux nouvelles donnes et situations pour des projections de programmations appropriées et plus aisées en tournées.

Ces contraintes sont des défis enthousiasmants : ils permettent à la Danse de se réinventer et de relancer autrement le dialogue vivifiant que je défends entre l’héritage fertile du répertoire et la dynamique de la création chorégraphique. Le Ballet du Capitole s’engage dans la diffusion de l’art chorégraphique, favorise l’innovation et la création, la préservation du patrimoine par l’édition et aujourd’hui, la digitalisation de son organisation et de sa pratique pour un accès tout public. L’avenir du Ballet du Capitole, c’est le mouvement et bouger autrement.

Le secteur de la culture doit donc s’adapter, tout comme une entreprise ?

 La culture, ce sont les expressions artistiques, intellectuelles et scientifiques de l’être humain avec toutes ses productions imaginatives. Parce qu’elle est l’expression de l’époque qui la produit, avec ses défis, ses inquiétudes, ses peurs, ses aspirations, ses tensions et ses crises, la culture ne peut pas être coupée du réel. Si nous admettons que la culture permet de refonder nos imaginaires et notre lien social, de fait l’aide aux artistes, en tant qu’acteurs de la culture, relève de l’incontournable. Bien entendu, il y a la conscience qu’une aide n’ait jamais gratuite : elle implique pour les artistes des contraintes, des exigences, des cahiers des charges et des partages. Cet ancrage dans la réalité doit stimuler les artistes et leur permettre d’être pleinement conscients de leur rôle et des enjeux de leur époque, tout en y répondant à leur façon.

Le rôle des mécènes est un bon exemple d’adaptation à venir, dans un pays comme la France où la culture du mécénat n’est pas celle des pays anglo-saxons. C’est un défi pour les artistes mais aussi pour les mécènes, et notamment les entreprises : tous doivent avoir de nouvelles façons de travailler et tracer de nouveaux chemins. Il s’agit d’être dans une évolution : le mot clé est bien adaptation.
À Toulouse, l’Association Aïda a très bien saisi ces enjeux et réalise un travail formidable avec l’Orchestre et le Théâtre du Capitole. Dans ce contexte difficile lié à la pandémie, traversant les épreuves rencontrées, notamment celles des reports successifs, le partenariat avec la Banque Courtois initié par Aïda a été exemplaire pour la création du ballet Toulouse-Lautrec.

La culture est une source d’accomplissement et du bonheur de vivre ensemble : affirmons que dans cet esprit d’adaptation, les rencontres seront inspirantes et créatrices de nouvelles énergies.

 

Crédit photo : David Herrero, photographe au Ballet du Capitole

 

 
 

Plus d'articles

Contact